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Lundi Libre

Chapitre 1 sur 8 · 12 min

Votre métier face à l'IA : le cadre, les usages, les limites

Par Noah Plaut

Pensez à votre prochaine séance. Aujourd’hui même, vous allez obtenir de la part d’un assistant un déroulé minuté et un exercice à trois niveaux, sans donner le nom d’aucun élève, puis repérer ce que vous ne devez jamais lui confier.

Avant de commencer (30 secondes). Quelle tâche de préparation vous prend le plus d’heures chaque semaine (concevoir, rédiger des supports, corriger, écrire des retours) ? Notez-la, avec un nombre d’heures.

Votre premier essai, tout de suite

Ouvrez un assistant et collez ce modèle en remplaçant les crochets :

Je suis [professeur de ... / formateur en ...], avec un groupe de [niveau, effectif approximatif]. Prépare une séance de [durée] sur [notion] : un déroulé minuté (accroche, cours, exercices, bilan), puis un exercice en trois niveaux (soutien, standard, approfondissement) avec corrigé détaillé. Aucun nom d’élève, aucune donnée sur des personnes.

Lisez le résultat comme le lirait un collègue : le corrigé est-il juste ? Refaites vous-même un calcul ou une vérification de contenu sur chaque niveau. Comparez le temps que cela vous a pris avec votre nombre d’heures noté plus haut.

Maintenant, questionnez-le. Demandez : « Qu’as-tu supposé sur le niveau de mon groupe ? Quelle erreur de contenu un élève attentif pourrait-il relever dans ce que tu viens d’écrire ? ». Vous venez de pratiquer l’usage le plus simple et le moins risqué : préparer, sans données sur des personnes.

Pourquoi le cadre vient avant les outils

Enseigner ou former, c’est préparer. Les heures visibles devant un groupe ne sont qu’une partie du travail : à côté, il y a la conception des séances, la production des supports, les exercices et leurs corrigés, la correction des travaux, les retours individuels, les messages aux familles ou aux stagiaires, les bilans. C’est une charge d’écriture considérable, répétitive sur sa forme, très personnelle sur son fond. Un assistant d’IA peut en alléger une partie. Mais votre métier a une particularité : vous travaillez avec des élèves ou des adultes en formation, dont les données et les résultats comptent. Avant d’apprendre à utiliser l’outil, il faut donc connaître le cadre dans lequel vous l’utilisez.

Ce chapitre fait trois choses. Il présente les règles et les principes qui s’appliquent à votre pratique (le cadre d’usage de l’Éducation nationale, le règlement européen sur l’IA, la protection des données). Il vous aide à cartographier vos tâches pour choisir celles qui méritent d’être outillées. Et il fixe la liste de ce que vous ne confiez pas à l’assistant. À la fin, vous aurez votre relevé de cinq jours, vos trois premières tâches, et une fiche de règles personnelles d’une page.

Cette formation suppose que vous avez déjà utilisé un assistant (ChatGPT, Claude, Gemini ou un autre) et que vous savez écrire une demande structurée. Sinon, commencez par « IA, débutant complet ». Elle s’adresse aux enseignants du public comme du privé, aux formateurs d’organismes ou d’entreprises, aux formateurs indépendants. Quand un point ne concerne qu’une catégorie, le texte le précise.

Le cadre officiel pour les enseignants

Vérifié à l’automne 2026, d’après la page du ministère de l’Éducation nationale consacrée à la publication du cadre et la presse spécialisée (Banque des Territoires) :

  • Publication : le cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation a été publié le 14 juin 2025, après une consultation de plusieurs mois.
  • Pour les enseignants et les personnels : il autorise les usages professionnels, pédagogiques comme administratifs, dans le respect des valeurs de l’École, du RGPD et du règlement européen sur l’IA.
  • Esprit : un usage frugal, seulement lorsque l’apport est avéré ; une préférence pour les outils libres ; des services grand public tolérés à condition de n’y saisir aucune donnée personnelle ou sensible.
  • Évaluation : il invite les personnels à faire preuve de discernement et à diversifier les modalités d’évaluation.
  • Points de vigilance : les biais, les réponses fausses, les atteintes à la propriété intellectuelle et l’impact environnemental.
  • Pour les élèves : l’usage pédagogique de l’IA générative est autorisé à partir de la classe de 4e, en classe, dans un cadre encadré et accompagné ; le recours à l’IA pour un devoir doit être explicitement autorisé.
  • Statut : le cadre est présenté comme une réponse provisoire en attendant des outils dédiés ; relisez la version en vigueur sur le site du ministère.

Si vous enseignez dans le public, ce texte est votre première référence, avec les consignes de votre académie et de votre établissement. Si vous êtes formateur dans un organisme privé, indépendant ou en entreprise, il ne s’applique pas directement à vous, mais il en dit long sur ce qu’attendent des financeurs, des donneurs d’ordre ou des apprenants : discernement, transparence, protection des données, esprit critique. Renseignez-vous sur la politique de votre employeur ou de vos clients avant d’utiliser un assistant avec leurs contenus.

Le règlement européen sur l’IA : ce que votre secteur doit savoir

Le règlement européen sur l’IA classe certains usages comme « à haut risque », avec des obligations lourdes pour ceux qui les mettent sur le marché ou les utilisent dans un cadre professionnel défini. Le secteur de l’éducation y figure.

Vérifié à l’automne 2026, d’après le texte de l’annexe III du règlement (Journal officiel, relu sur EUR-Lex) :

  • Systèmes à haut risque, dans l’éducation et la formation professionnelle : ceux destinés à décider de l’accès ou de l’admission à des établissements ou à des formations ; à évaluer les résultats d’apprentissage (y compris lorsque ces résultats orientent le parcours d’un apprenant) ; à évaluer le niveau d’enseignement approprié pour une personne ; à surveiller et détecter des comportements interdits des élèves pendant les examens.
  • Calendrier, annexe III : selon le règlement (UE) 2026/1744 du 8 juillet 2026, publié au Journal officiel le 24 juillet 2026, les obligations applicables à ces systèmes sont reportées au 2 décembre 2027, au lieu du 2 août 2026 initialement prévu.
  • Calendrier, annexe I : report au 2 août 2028 pour les systèmes intégrés dans des produits relevant de l’annexe I.
  • Réserve : ce calendrier a été modifié en 2026 et peut évoluer ; relisez le texte en vigueur.

Ce que vous devez en retenir, sans entrer dans le détail juridique : corriger, noter, orienter ou admettre sont des tâches sensibles, pour lesquelles le législateur européen a prévu un encadrement fort. Cette formation en tire une règle simple, que vous retrouverez dans le chapitre sur l’évaluation : l’assistant vous aide à préparer et à formuler, il ne note pas, ne classe pas et n’oriente pas. La décision reste la vôtre, avec ses critères et sa trace.

Les données : la règle avant la première demande

Vos textes parlent d’élèves, de stagiaires, de parents : leurs noms, leurs résultats, leurs difficultés, parfois des éléments de santé ou de situation familiale. Ce sont des données personnelles, et certaines sont particulièrement sensibles.

Vérifié à l’automne 2026, d’après les questions-réponses de la CNIL sur l’utilisation d’un système d’IA générative et les pages des éditeurs :

  • CNIL, ce qu’on saisit : seulement des informations que l’on est autorisé à partager ; jamais d’informations confidentielles, telles que des données personnelles, dans un service grand public.
  • CNIL, les réglages : utiliser une adresse professionnelle ; s’opposer à la réutilisation des données d’usage par le fournisseur lorsque c’est possible ; désactiver l’enregistrement de l’historique.
  • CNIL, les consignes types : recourir à des consignes types validées, qui limitent les saisies inutiles.
  • Anthropic : pour les comptes grand public, l’utilisateur choisit s’il autorise l’utilisation de ses conversations pour améliorer le modèle ; les offres soumises à ses conditions commerciales (Team, Enterprise, API) ne sont pas concernées par ce choix.
  • OpenAI : d’après sa page consacrée aux données des entreprises, les données de ses offres professionnelles, éducatives et de son API ne sont pas utilisées par défaut pour entraîner ses modèles.
  • Réserve : les réglages et les offres changent ; relisez la politique de confidentialité de votre outil et le menu de votre version.

Traduisez cela en gestes concrets pour votre métier :

  • Jamais de nom d’élève ou de stagiaire, ni d’identifiant, ni d’adresse, ni de numéro. Remplacez-les par « l’élève A », « un stagiaire du groupe 2 ».
  • Jamais de diagnostic ou de dispositif d’aide rattaché à une personne (trouble, aménagement, situation familiale). Vous pouvez décrire un besoin pédagogique de façon générale (« un élève qui a des difficultés de lecture »), sans lien avec une personne identifiable.
  • Attention à la pseudonymisation. Remplacer un nom par une initiale ne suffit pas toujours : la CNIL et le comité européen de la protection des données rappellent que des données pseudonymisées restent des données personnelles tant qu’on peut retrouver la personne par un recoupement. Dans une petite classe ou un petit groupe, « l’élève A qui vient de Bretagne et joue au handball » est identifiable.
  • Avant de coller un travail d’élève, demandez-vous si l’élève ou ses responsables l’ont autorisé et si votre établissement l’accepte. Dans le doute, ne le faites pas.

Pour commencer dès maintenant, en dix minutes, complétez ces cinq phrases, qui seront le premier jet de votre fiche de règles :

  1. Je ne colle jamais dans un assistant : …
  2. Quand j’ai besoin d’un exemple concret, je le rends anonyme en : …
  3. Le réglage de données que je vérifie dans mon outil est : …
  4. Je ne confie pas à l’assistant : …
  5. En cas de doute, je pose la question à : …

Cartographier vos tâches

Comme dans les autres formations de ce niveau, on ne décide pas à l’aveugle. Tenez pendant cinq jours ouvrés un relevé, tâche par tâche, de ce que vous écrivez ou préparez.

Famille Exemples, enseignant Exemples, formateur
Concevoir Progression, séquence, plan de séance Programme, scénario pédagogique, plan de session
Produire Supports, exercices, corrigés, QCM Diaporama, étude de cas, exercices, mise en situation
Différencier Adaptations de niveau, aides, consignes simplifiées Parcours selon les profils, ressources complémentaires
Évaluer Grilles, retours, appréciations Évaluations en cours et en fin de formation, bilans
Communiquer Mots aux familles, comptes rendus, courriels Convocations, comptes rendus, échanges avec le commanditaire
Administrer Cahier de textes, bilans, dossiers Documents de suivi, bilans de fin d’action
Se former Veille, lectures, adaptation de ressources Mise à jour de contenus, veille sur le métier visé

Pour chaque ligne du relevé, notez les minutes, si la tâche revient souvent, et si elle contient des données personnelles. Puis notez de 0 à 2 quatre critères : est-ce de l’écrit, puis-je vérifier le résultat, l’erreur est-elle peu coûteuse, est-ce récurrent. Les tâches qui dépassent sept points sont vos candidates. Une tâche qui touche à la note, à l’orientation, à un dossier individuel ou à une situation sensible ne sera jamais confiée, quel que soit son total.

Ce que vous ne confiez pas

La liste est courte et mérite d’être affichée.

  • La note et le classement. L’assistant peut proposer une grille de critères et formuler un retour à partir de vos observations. Il n’attribue pas de note.
  • L’orientation et l’admission. Elles reposent sur des éléments de dossier et sur un jugement collectif.
  • Les dossiers individuels sensibles (santé, famille, comportement, difficultés d’apprentissage). Ils ne se collent pas, même anonymisés approximativement.
  • Les messages à fort enjeu humain (annonce d’une difficulté grave, signalement, conflit). Ils se rédigent à la main ou avec l’aide de votre hiérarchie.
  • Les contenus que vous ne maîtrisez pas. Un cours sur un sujet que vous ne connaissez pas, rédigé par l’assistant, sera faux à votre insu, avec un ton assuré.
  • Le conseil juridique, médical ou psychologique à un élève ou à un stagiaire.

Le gain, sur un cas comme celui-ci

Un exemple d’illustration, à lire comme un ordre de grandeur et non comme une promesse. Un enseignant fictif de collège relève qu’il consacre environ quatre heures par semaine à la production de supports et d’exercices avec leurs corrigés. Après plusieurs semaines de pratique avec des modèles de demande adaptés à sa discipline et une relecture systématique des corrigés, il ramène ce poste à un peu plus de deux heures, relecture comprise. Sur ce cas, la différence est d’environ une heure et demie par semaine. Elle dépend de la discipline, de la qualité de vos consignes, et du temps de vérification, qui ne se compresse pas : un corrigé faux est pire qu’un corrigé absent.

Mesurez trois choses sur vos propres tâches : les minutes par tâche avant et après, le nombre d’erreurs repérées à la relecture, et ce que vous faites du temps libéré. Le gain pédagogique, lui, se mesure autrement (voir le chapitre « Animer, communiquer, mesurer »).

Exercice

Durée : 30 minutes de préparation, 5 jours de relevé, 30 minutes de tri. Résultat : un relevé chiffré, trois tâches choisies et une fiche de règles.

  1. Créez le tableau du relevé avec les colonnes : date, tâche, famille, minutes, récurrente, données personnelles.
  2. Tenez-le cinq jours ouvrés, au fil de l’eau.
  3. Notez chaque ligne de 0 à 2 sur les quatre critères et additionnez. Choisissez trois tâches : une qui prend beaucoup de minutes, une répétitive et peu risquée, une qui vous pèse.
  4. Lisez la page officielle du cadre d’usage (pour un enseignant du public) ou la politique de votre employeur ou de votre commanditaire (pour un formateur) et notez en trois lignes ce qu’elle autorise.
  5. Rédigez votre fiche de règles d’une page : ce que je ne colle jamais, comment je pseudonymise, quels réglages j’ai vérifiés, ce que je ne confie pas (note, orientation, dossiers sensibles), à qui je pose la question en cas de doute.

Critère de réussite : vous pouvez dire, chiffres à l’appui, combien de minutes par semaine vous consacrez à vos trois tâches, et votre fiche de règles peut être appliquée par un collègue sans vous poser de question.

Si cela ne marche pas : si vous ne trouvez pas la page officielle du cadre d’usage, partez de la politique écrite de votre établissement ou de votre employeur, et demandez-la à la personne qui en est responsable si elle n’est pas diffusée. Si votre relevé de cinq jours est incomplet, prolongez-le de deux jours plutôt que de le reconstituer de mémoire.

Ce que vous savez maintenant

Répondez de mémoire aux quatre questions, puis vérifiez avec les points qui suivent.

  1. Que permet le cadre d’usage de l’Éducation nationale aux enseignants, et à quelle condition ?
  2. Pourquoi évaluer, admettre et orienter ne se confient-ils pas à l’assistant ?
  3. Qu’est-ce qui ne se rattache jamais à une personne identifiable dans une demande ?
  4. Pourquoi une pseudonymisation par initiale est-elle insuffisante dans un petit groupe, et quels sont vos deux documents de départ ?

Points à retenir :

  • Le cadre d’usage de l’Éducation nationale autorise des usages professionnels frugaux, sans donnée personnelle dans les services grand public.
  • Évaluer, admettre et orienter sont des tâches que le règlement européen classe parmi les usages sensibles : l’assistant ne les décide pas.
  • Aucun nom, aucun diagnostic, aucun dispositif d’aide ne se rattache à une personne dans une demande.
  • Une pseudonymisation par initiale est insuffisante dans un petit groupe.
  • Votre relevé de cinq jours et votre fiche de règles sont les deux documents de départ de tout le reste.

Quand allez-vous le faire ?

Écrivez une phrase : « Le [jour], pendant ma prochaine préparation de séance, je note dans mon relevé la tâche, sa durée et si elle contient des données sur des personnes. » La préparation de séance est le déclencheur : c’est la tâche où l’on est le plus tenté de coller un nom d’élève sans y penser.

La suite

Le chapitre suivant applique ce cadre à la conception d’une séance ou d’un parcours, des objectifs jusqu’aux activités. Viennent ensuite les supports, les exercices et les corrigés, la différenciation et l’accessibilité, l’évaluation et les retours (l’IA prépare, vous jugez), l’animation, la communication et la mesure, l’encadrement de l’usage de l’IA par vos apprenants, puis votre système de travail sur trente jours.

Vous avez lu le chapitre 1. La suite : 7 chapitres, 1 h 15 de lecture.

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